Emprunts littéraires selon le Père Augustin Bea
Voir aussi : Emprunts littéraires selon Michel A. Bakthaoui.
Dans son second rapport établi le 17 octobre 1952, à la demande du Saint-Office, le Père Augustin Bea, futur cardinal, tente d’établir un lien de dépendance entre l’Évangile tel qu’il m’a été révélé et les lectures de Maria Valtorta. Il tente de démontrer qu’elle était plus cultivée qu’on ne le dit. Ainsi les éléments extraordinaires qu’il constate ici ou là, ne s’expliqueraient que par des emprunts conscients ou non à des ouvrages à succès.
Cette thèse marque vite ses limites:
- Les pages « empruntées » ne représenteraient, au mieux, que 0.2% du total, laissant inexpliqués 99,8% de l’œuvre. La thèse du Père Bea ne peut s’appliquer qu’aux périmètres couverts par les romans cités.
- Les lectures de Maria Valtorta sont parfaitement documentées, y compris par elle-même. On n’y trouve pas d’éléments justifiant une telle thèse, bien au contraire.
- Les influences supposées de livres à succès sont anachroniques : Ben Hur situe l'Evangile en une toile de fond très lointaine pour s'attacher à sa lutte conte Messala. Quo Vadis et Fabiola se passent sous le règne de Néron et Dioclétien.
La question n'est donc pas de savoir si Maria Valtorta avait lu certains des ouvrages cités par Bea — ce qui est effectivement le cas — mais si ces lectures permettent d'expliquer les connaissances historiques, géographiques, archéologiques et culturelles présentes dans son œuvre.
Le texte du Père Augustin Bea
Texte original (p. 2) -Traduction indicative"Ayant passé près de 10 ans dans des collèges de religieuses, la jeune Valtorta a dû acquérir un bagage non négligeable de connaissances religieuses et profanes, même si, comme elle le déclare elle-même, elle n’a étudié que le catéchisme du bienheureux Pie X. Quoi qu’il en soit, la jeune femme est retournée dans sa famille avec un grand ferveur religieuse et a cherché à assister à la sainte messe et à recevoir la sainte communion chaque dimanche et lors des fêtes solennelles, malgré l’attitude hostile de sa mère. Elle affirme avoir lu quelques vies de saints[2], La Vie du Christ de Papini et celle de Ricciotti, Ben-Hur de Wallace, Fabiola de Wiseman, Quo vadis de Sienkiewicz, ainsi que « quelques autres romans qui lui furent fournis, précisément en 1943, lorsque commencèrent les "visions" et les "dictées" », par sa cousine Paolo Befanti[3]. La Bible elle-même était à cette époque sa lecture « dont elle ne se sépare plus depuis trois ans » , comme le rapporte la même Befanti, qui a vécu 16 mois avec elle. Comme on peut le voir, il n’est absolument pas vrai, comme les Pères Servites ne cessent de l’affirmer, que Maria Valtorta soit dépourvue de toute culture plus élevée et n’ait lu que la Bible et le Catéchisme de Pie X[4] ; au contraire, on peut dire qu’elle a lu plusieurs livres traitant de sujets analogues à ceux que l’on trouve dans l’œuvre Parole di Vita, et en effet, j’ai trouvé par exemple dans les descriptions d’Antioche une telle conformité avec Ben-Hur qu’on ne peut s’empêcher de penser à une dépendance littéraire[5]. La vie et les mœurs corrompues de l’ambiance romaine, qu’elle décrit à plusieurs reprises dans l’œuvre, se trouvent bien décrites dans le roman Quo vadis . Il faudrait évidemment une étude beaucoup plus approfondie pour constater avec certitude les éventuelles dépendances envers les livres lus ; mais une telle dépendance est au moins très probable et pourrait expliquer en partie l’exactitude de nombreux détails d’art, de géographie, d’archéologie et d’histoire que l’on trouve dans les XII volumes dictés par elle . "
Commentaires
La lecture des romans historiques à succès (Ben hur, Quo Vadis, Fabiola, …)
Maria Valtorta les a effectivement lus publiquement, ou entendus, lorsqu’elle était au collège de Monza : elle avait 15/16 ans. Même si elle avait lu ces ouvrages dans sa jeunesse, cela ne suffit pas à établir qu'elle les utilisait comme sources lorsqu'elle rédigeait l'œuvre vingt-cinq ou trente ans plus tard. En effet, elle note en 1943 : « Que d’amis j’avais alors dans les rangs blancs et pourpres des vierges martyres ! Que d’amis parmi les saints tribuns, les saints diacres, les humbles esclaves et les plébéiens des catacombes de Rome ! [6]». Elle en a donc retenu une vue spirituelle et non historique.
Les « vies de Jésus » de son époque (Papini, Riciotti)
Maria Valtorta a effectivement lu dans sa jeunesse l’œuvre de Giovanni Papini, mais elle la rejette: « Littérairement, elle est belle, mais elle nous montre un Christ qui n'est pas le Christ.[7] ». Il en est de même pour l’ouvrage du Père Giuseppe Ricciotti[8] : « En ce qui concerne le livre de Ricciotti, je ne l’ai pas aimé dès les premières pages que j’ai feuilletées. Il est bien traduit en cantique. Mais les raisons de l'auteur… sont précisément celles que je ne peux plus assimiler […] j’ai l’impression de mâcher de la paille.[9] ». Il s’agit donc de repoussoir, pas de source d’inspiration. Ce sont des opinions exprimées à l'époque de rédaction de son ouvrage: elle en est consciente ce qui éloigne l'hypothèse d'une influence inconsciente.
La culture de Maria Valtorta
Les lectures de Maria Valtorta sont relativement bien documentées :
- Par l’inventaire de la bibliothèque familiale de Viareggio qui fut réalisé à la demande de son confesseur. La bibliothèque était sous clés et Maria Valtorta (grabataire) ne gardait à portée de main que la Bible et le catéchisme de Saint Pie X .
- Ensuite par les déclarations qu’elle fait dans la période de rédaction de l’Evangile tel qu’il m’a été révélé : dans son Autobiographie d’abord et puis dans les Cahiers (de 1943 à 1950).
Les lectures de Maria Valtorta se concentraient presqu’exclusivement sur les mystiques et la vie des saints, dont Ruysbroeck, Gemma Galgani, Jeanne d’Arc, le curé d’Ars, etc., et l’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux qui influença fortement sa spiritualité. Elle connaissait l’Évangile par cœur, l’ayant lu pour la première fois à l’âge de 28 ans. Maria Valtorta ne reçut sa première Bible qu’en 1942, juste avant que ne commencent les visions. Elle dit ne l’avoir lue que jusqu’au Livre d’Esther sans en tirer de lumières particulières et ne la parcourut par la suite qu’à l’invitation de Jésus et sous ses commentaires.
Les « emprunts »
La description d’Antioche de Syrie n’occupe que quelques pages dans l’œuvre qui n’a rien à voir avec un guide de voyage. À part quelques noms géographiques évidents, comme Oronte, Silpius, Daphné, Séleucie, ou le palais du gouverneur, rien ne permet d’imaginer que Maria Valtorta ait pu s’inspirer de ce roman pour décrire Antioche et sa région. Ses précisions sur les trajets, ses descriptions des lieux et des monuments sont totalement absentes du roman. Il aurait fallu pointer une information rare commune, des formulations ressemblantes, voire une erreur commune éventuellement révélatrice d'une source identique.
Les « mœurs dissolues » de Rome occupent très peu de pages: une orgie est évoquée (mais non décrite). Il s'agit d'un débauché romain exilé en Palestine. C'est l'occasion de sauver une jeune fille de ses griffes. L'œuvre n'est pas un documentaire.
Le Père Augustin Bea établit l'existence de certaines lectures, mais il évoque plus qu'il ne démontre que ces lectures constituent les sources des connaissances présentes dans l'œuvre. Les rapprochements qu'il propose sont trop généraux et trop peu nombreux pour établir une dépendance littéraire, d'autant que les différences chronologiques, structurelles et documentaires limitent fortement leur portée explicative.
En définitive son analyse apparaît fondée sur une connaissance partielle de l'œuvre[10] et sur des rapprochements qui ne suffisent pas, en l'état, à établir une dépendance littéraire. Son raisonnement semble en partir d'une hypothèse explicative — des sources littéraires constitutives d'une œuvre entièrement composée — qu'il cherche ensuite à confirmer par quelques ressemblances ponctuelles.
Notes et références
- ↑ Illustration générée par IA.
- ↑ La vie des saints et les écrits mystiques forment la très grande majorité de ses lectures comme il est expliqué dans la suite de l'article.
- ↑ Paola Belfanti, (1917-1989), épouse Cavagnera, était une petite cousine de Maria Valtorta : sa mère, Izide Fioravanzzi et Giuseppe Belfanti, le père de Paola, étaient cousins. La famille Belfanti possèdait des hôtels à Reggio de Calabre où la jeune Maria avait séjourné après son attentat. Sous l’effet de la guerre, la famille Belfanti émigre à Viareggio où elle arrive le 29 juillet 1943. Paole resta avec sa cousine environ 15 mois et demi.
- ↑ Il ne s’agit pas de l’étendue de sa culture, mais des livres que la grabataire conservait près d’elle.
- ↑ Lewis Wallace a effectué une recherche documentaire très poussée. Il fait une description structurée de la ville d’Antioche de Syrie avec le souci de la cohérence géographique et cartographique. Maria Valtorta ne fournit que des descriptions fragmentaires centrées sur les scènes vécues qu’elle voit. Elle se focalise sur les détails concrets (vêtements, gestes, objets).
- ↑ Autobiographie, édition de 2021, pp. 123-124.
- ↑ Correspondance avec Mgr Alfonso Carinci, lettre du 9 janvier 1949.
- ↑ Le Père Giuseppe Ricciotti (1890-1964) était un bibliste et archéologue, spécialiste de l’histoire du christianisme. En 1941, il a publié la Vie de Jésus-Christ.
- ↑ Les Cahiers de 1943, 3 novembre, p. 434..
- ↑ Il confirme ne pas l'avoir lue en entier.