Orangers de Lybie
En EMV 586.4, Maria Valtorta décrit le repas de fête qui se déroule le samedi 30 mars 30 à Béthanie, dans la propriété de Lazare. On y sert des primeurs et des fruits rares. Maria Valtorta remarque « des oranges dorées » et Lazare précise qu’il s’agit des « derniers fruits des orangers de Lybie ».
Cependant la présence d’orangers en Lybie à cette époque n’est attestée par aucune source archéobotanique disponible à l'exception de Pline l'ancien qui note, après Théophraste[2] que "Le meilleur citrus pousse aux abords du temple de Jupiter Ammon" dans la partie basse de la Cyrénaïque (nom de la Lybie orientale à l'époque), mais le terme citrus qu'il emploie désignerait plutôt un bois d'ébénisterie. Cependant, au chapitre suivant[3], il note une autre citrus: le cédratier. Seul le cédrat est attesté à cette époque et participe au rite de Souccot depuis le retour de l'exil à Babylone. Le citron semble apparaître dans l'empire romain: c'est un produit rare aux fins décoratives et médicinales. Mais l'orange douce qui semble être sur la table de Lazare n'est attestée que bien plus tard, généralisée par les conquêtes arabes. Il s'agirait donc d'un anachronisme si d'autres éléments ne venaient interroger:
- Cet "anachronisme" est inséré au milieu de connaissances spécialisées qui rendent difficilement crédible une distraction soudaine de Maria Valtorta.
- Le cédrat, un des trois fruits à l'origine de tous les agrumes, est d'implantation ancienne en Palestine et présent sur le pourtour méditerranéen. Est-il le seul agrume importé des conquêtes d'Alexandre le Grand ?
- L'évolution des agrumes entre la culture élitiste de l'empire romain et la culture de masse de l'expansion arabe, quasiment un millénaire plus tard, est encore peu connue ou peu précise.
Le texte de Maria Valtorta
Marie de Lazare sort de la salle alors que Marthe met sur la table des plateaux remplis de fleurs de figues nouvelles, de tiges vertes de fenouil et d'amandes fraîches décortiquées, des fraises ou des framboises, je ne sais, qui semblent encore plus rouges au milieu des fenouils vert pâle et des fleurs et à côté des amandes, des petits melons et autres fruits du même genre... qui me rappellent les melons verts de la basse Italie, et des oranges dorées."Ces fruits déjà ? Je n'en ai vu nulle part de mûrs" dit Pierre en écarquillant les yeux, en montrant les fraises et les melons.
"Ils sont venus en partie de la côte au-delà de Gaza où j'ai un jardin de ces produits, et en partie des serres que j'ai au-dessus de la maison, les pépinières des petites plantes plus délicates qu'il faut protéger de la gelée. Un ami romain m'en a enseigné la culture... C'est tout ce qu'il m'a appris de bon..."
Lazare s'assombrit, Marthe soupire... Mais Lazare redevient de suite l'hôte parfait qui n'attriste pas ses invités.
"On est très habitué dans les villas de Baïes et de Syracuse, et le long du golfe de Sybaris, à cultiver ces délices par cette méthode pour les avoir de bonne heure. Mangez : les derniers fruits des orangers de Lybie, les primeurs des melons d'Égypte, qui ont poussé dans les solariums et en eux les fruits latins, et les amandes blanches de notre patrie, les fèves tendres, les tiges digestives qui ont goût d'anis…[4]
Les connaissances spécialisées
1. Les « solariums » ou serres
C'est probablement le détail le plus significatif.
Lazare explique : « les serres que j'ai au-dessus de la maison... Un ami romain m'en a enseigné la culture... ». Puis : « On est très habitué dans les villas de Baïes, de Syracuse et le long du golfe de Sybaris à cultiver ces délices par cette méthode... »
Les Romains possédaient effectivement des specularia, véritables ancêtres des serres[5]. Les cultures étaient réalisées sous des châssis vitrés en pierre spéculaire (micas, talc gypse,..), ou sous des abris transparents, parfois avec des bacs mobiles sur roues.
Ces installations permettaient d'obtenir des fruits hors saison, notamment les cucumis[6] destinés quotidiennement à Tibère[7] en règne à l’époque de Jésus. Autrement dit le principe de la culture forcée est parfaitement authentique ; il est précisément contemporain de Jésus. Le mot italien de Maria Valtorta est d'ailleurs solari ou solarium, terme qui désigne bien ces installations.
2. Baïes, Syracuse et le golfe de Sybaris
Baïes (Baiae)
Près de Naples, elle était surnommée la petite Rome (pusilla Roma). Elle était la station thermale la plus mondaine de l'Empire, célèbre pour ses villas impériales, son luxe, ses jardins et ses expérimentations horticoles. Les auteurs antiques la présentent comme un lieu où les riches Romains recherchaient toutes les nouveautés culinaires. Qu'un ami romain ait enseigné cette technique à Lazare est donc historiquement très crédible.
Syracuse
La Sicile était réputée depuis l'Antiquité pour ses vergers, ses agrumes (cédrats, citrons et oranges amères), ses amandiers, ses jardins irrigués. Les textes antiques décrivent déjà la campagne syracusaine comme couverte d'arbres fruitiers, tradition poursuivie sous Rome.
Le golfe de Sybaris
Il était surtout célèbre pour son luxe. Les auteurs antiques expliquent aussi cette richesse par l'extraordinaire fertilité de la plaine, les productions agricoles, les vergers, les cultures maraîchères. La région possédait effectivement un climat très favorable aux cultures précoces. Cette localisation n'est donc pas arbitraire bien que plus inattendue.
3. Les cultures
Les melons précoces d'Égypte
L'Égypte était effectivement célèbre depuis l'Antiquité pour ses cucurbitacées.
Les fraises
La fraise des bois (Fragaria vesca) est indigène dans tout le bassin méditerranéen. Les Romains la connaissaient.
Les framboises
Maria Valtorta hésite : « des fraises ou des framboises, je ne sais... » Les framboises existaient bien dans l'Empire romain, mais elles étaient moins courantes en Palestine. Cela donne en tous cas une idée de la taille de fraises plus proche de la fraise sauvage que des grosses fraises contemporaines.
Les amandes fraîches
Elles sont encore aujourd'hui une spécialité du Proche-Orient.
Les tiges de fenouil
Le fenouil tendre était consommé cru, comme légume, pour ses propriétés digestives. Aussi la remarque de Lazare : « les tiges digestives qui ont goût d'anis » correspondent exactement à l'usage antique. Il pourrait aussi s’agir de tiges d’angélique.
La plausibilité des hypothèses
Pris isolément, chacun de ces détails est plausible ; pris ensemble, ils composent un tableau horticole très spécialisé. La mention des "orangers de Lybie (aranci libici)" constitue, dans l'état actuel des connaissances, une donnée non expliquée. Elle ne trouve pas de confirmation explicite dans la documentation historique et archéobotanique actuellement disponible, mais elle n'est pas davantage réfutée par celle-ci.
La Lybie connaît les agrumes
La mention par Pline citant Théophraste, du temple de Jupiter Ammon ne dirige pas sur un fruit mais sur le bois d'ébénisterie différent du cédratier. Ce citrus là n'est peut-être pas un agrume, mais on ne peut l'exclure : le bois de citronnier est très prisé en ébénisterie fine et en marqueterie pour sa couleur jaune dorée lumineuse, son grain très fin et sa dureté.
Ce temple est situé dans l'oasis de Siwa en Cyrénaïque. Le nom de l'oasis utilisé en Égypte antique signifie "champ d'arbres". C'est là, qu'en 331 avant notre ère, un oracle aurait confirmé la nature divine d'Alexandre le Grand, déclaré fils du dieu Amon, le confortant dans son statut de pharaon. C'est lui qui aurait ramené de ses conquêtes le cédrat.
L'époque connaît les hybridations
Pline par ailleurs cite plusieurs fois le citronnier comme un arbre ornemental et médicinal[8]. Cela dénote que les agrumes n'entraient pas dans l'alimentation romaine principale, mais cela dénote aussi que les hybridations qui ont donnés naissance à tous les agrumes, oranges comprises, existaient déjà à cette époque. Le citron est en effet issu d'un croisement du cédrat et d'une lignée de la bigarade/orange amère. Celle-ci est elle-même un hybride du pamplemoussier et du mandarinier. C'est la même hybridation, mais en proportion différente, qui a produit l'orange douce.
Le hiatus documentaire
Les agrumes sont des productions localisées car ils ne sont pas climactériques[9]. Ils n'étaient consommés que dans des lieux proches de leur production. Ce fruit rare décrit par Lazare est-il une vue anachronique de Maria Valtorta ? A t'il disparu avec les grands bouleversements qui suivirent la fin de l'empire romain puis Byzantin avant de réapparaître dans les navires portugais ? il existe un hiatus documentaire considérable entre les agrumes attestés dans l'Antiquité et leur réapparition des siècles plus tard comme cultures importantes.
Notes et références
- ↑ Illustration générée par IA.
- ↑ Histoire naturelle, Livre XIII, chapitre 30. En référence à un avis de Théophraste: « Il [Théophraste] dit que le meilleur citrus se trouve aux environs du temple d'Hammon, et qu'il pousse également dans la partie basse de la Cyrénaïque. »
- ↑ Idem, chapitre 31. "Il existe un autre arbre portant le même nom de « citrus », dont le fruit est particulièrement détesté par certains en raison de son odeur et de son amertume remarquable ; tandis que d’autres l’apprécient beaucoup. Cet arbre est utilisé comme ornement pour les maisons
- ↑ EMV 586.4,
- ↑ Voir M. Naudet, Sur les serres chaudes chez les Romains, revue archéologique 15 avril 1851, pp.206-224.
- ↑ Pline, Histoires Naturelles livre XIV, §23,1 : « Les concombres (cucumis sativus) sont du genre cartilagineux, et hors de terre : l'empereur Tibère les aimait avec passion, et il en avait tous les jours; car les jardiniers, les cultivant dans des caisses munies de roues, pouvaient les exposer au soleil, et quand venait l'hiver, les retirer sous la protection des pierres spéculaires »
- ↑ Ces cucumis n'étaient probablement pas des concombres modernes mais des melons serpentins (faqqous).
- ↑ Pline l'Ancien, Histoire naturelle: Livre 12, § 7, traitant des arbres | Livre 13, § 31, traitant de l'histoire des arbres exotiques et des parfums | Livre 23, § 56, traitant des remèdes tirés des arbres cultivés.
- ↑ Ils ne mûrissent plus une fois cueillis.